LA MEMOIRE DU THEATRE ALGERIEN
Kadour Naïmi: fondateur du "Théâtre de la Mer" à Oran
Nous avons présenté, la semaine passée, dans ces pages, le parcours artistique du "petit Mao", notre ami Hebieb, du Théâtre régional de Sidi Bel-Abbès, jusqu'à la veille de son intégration dans la troupe de Kateb Yacine.
Au cours d'un entretien que nous avons eu avec lui à Sidi Bel-Abbès, nous lui avions demandé, parce qu'il est un témoin direct, de nous parler du "Théâtre de la Mer", de Naïmi Kadour, et de son élimination brutale (1) par Kateb Yacine.
La Voix de l'Oranie: quels enseignements as-tu tiré de ta pratique du théâtre katébien?
Hebieb: Cette expérience théâtrale n'a pas donné naissance, malheureusement, à quelque chose de durable. D'ailleurs les éléments de la troupe se sont, peu à peu, dispersés. Je crois qu'ils ont très mal compris la personnalité de Kateb qui est, elle-même, une personnalité très "répulsive", en vérité, pour les mauvais élèves. Lui, c'était un grand perturbateur, mais "un perturbateur dans la perturbation". Moi, j'ai vécu cette expérience dès les débuts. J'étais au "Théâtre de la Mer" une année avant que n'arrive Yacine, avec Kadour Naïmi.
V.O : Justement, on a un peu oublié cette expérience du "Théâtre de la Mer" et personne ne parle plus de Kadour Naïmi. Peux-tu évoquer pour nous cette troupe dont tu faisais partie?
Hebieb: Moi, je dis que les flibustiers ont bu la mer. Et je vais m'expliquer. Que s'est-il passé avec ces gens-là? Eh bien, il se trouve qu'on a occulté tout un travail extraordinaire d'un grand metteur en scène qui est venu, on peut le dire, tendre la perche à Kateb Yacine. Lea affiches existent toujours: le nom de Naïmi Kadour était mentionné comme metteur en scène, Yacine est venu avec le projet de remonter "L'homme aux sandales de caoutchouc" qui a été un échec, pour lui, quand il fut monté par le TNA, en langue arabe classique, etc. Il y avait un problème de décalage linguistique avec le peuple. Yacine voulait s'en rapprocher, évidemment, et donc le seul moyen, c'était le dialecte (2).
Alors Kateb et Naïmi se sont rencontrés (3): un jeune metteur en scène, un peu fou, bachelier, peu attiré par les études (nous étions en 1966/67), mais passionné de théâtre et admirateur de Kaki avec qui il avait travaillé un mois ou deux, en tout (4). C'est Kaki, soit dit en passant, qui l'a engagé dans la voix du théâtre. Naïmi a vécu l'expérience du "Living Theater" dans le midi de la France. C'était pour nous un modèle de théâtre expérimental moderne. Cette expérience l'a beaucoup marqué. J'avais commencé, quand à moi, à travailler avec Naïmi puis j'ai dû partir pour faire mon service et au retour plus de Naïmi.
V.O. : La troupe était où, à ce moment-là?
Hebieb: La troupe était à Kouba. Elle est née à Oran, au bord de la mer, d'où son nom. Ensuite, Jean Senac les a ramenés à Alger et présenté à Said (5) Zaamoum qui était le responsable de la formation professionnelle de l'époque et qui cherchait des animateurs culturels pour les travailleurs. Il leur a donné un local à Kouba, en face du cimetière d'ailleurs. On avait, à ce moment-là, une conception communautaire de la vie en groupe: Naïmi a rassemblé des artistes polyvalents des quatre coins de l'Algérie, c'était réfléchi, chez lui (6). Il m'a vivement sollicité pour faire partie du groupe, il a vraiment insisté. On a monté "Annamla wal Fil" ("La Fourmi et l'Eléphant") (7). Nous étions en 1969. Mai 68 était passé par là, avec tous les idéaux de l'époque. Yacine avait fait, de son côté, un travail au Vietnam. Kadour Naïmi était dans les idées de l'époque mais il avait, en plus, des profondeurs arabo-musulmanes très fortes (8). Dans la charte (9), il revendiquait déjà Ghazali, Ibn Arabi, qui sont maintenant à la mode. C'est quelqu'un qui a touché à tout, il a fait par la suite du cinéma avec Alloula (10). Il voulait d'ailleurs créer une université du théâtre, dans le TRO. Donc, pour revenir à la fameuse affiche dont on a parlé au début, et des prospectus préparés en vue de la tournée en France, il y était bien marqué Naïmi Kadour, metteur en scène. Ces affiches ont été, par la suite, déchirées, mais j'en ai gardé des traces. On peut dire que c'est, bel et bien, Naïmi Kadour qui a monté "Mohamed, prends ta valise", avec cette particularité que le travail se faisait collectivement (11). Yacine avait écrit le texte à partir de ses romans, il avait les matrices. Le montage de la pièce a duré en tout huit mois. Le jour de la générale, c'était un certain 17 juillet 1971, si je me souviens bien, et elle a été donnée à l'Ecole de l'agriculture., chez Youcef Sebti, moi j'y assistais mais comme permissionnaire. Et c'est là qu'il y a eu ce scandale: la salle était chauffée à blanc, les gens étaient assis par terre, il y avait, je me souviens, beaucoup de coopérants techniques. Il y avait Aziz Degga, Medjoubi, Bouzida, Himour, Sirat à qui on avait fait appel pour faire un grand spectacle. Yacine a ramené Hriqess, son ami, un autre perturbateur, il y a eu alors ce que j'appellerais un choc entre deux mondes: celui des intellectuels qui théorisent et rationalisent, le monde de Naïmi, et celui des poètes perturbateurs, délirants, et un peu anarchistes, le monde de Kateb. Une grande énergie s'est dégagée de cette collision, dans le travail, et ça a donné le succès de la pièce, mais malheureusement, en dehors du travail, l'une des deux parties n'a pas pu supporter l'autre. Naïmi voulait maintenir une certaine discipline à l'intérieur du théâtre: celui qui voulait boire du vin devait le faire à l'extérieur du théâtre (12). Il a été ce jour-là violemment bousculé par Kateb et ses amis éméchés, traité de "petit-bourgeois" et mis à la porte sans aucun ménagement (12). Ensuite on a effacé toute trace de Naïmi et de son travail (13).
Entretien réalisé par Ahmed-Amine DELLAI
Quotidien "La Voix de l'Oranie",
14-5-2000
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Les notes suivantes sont de Kadour Naïmi.
1) Kateb Yacine était un écrivain et auteur de théâtre d'une certaine réputation en Algérie, de la génération précédente à la mienne. Comme Hebieb le note dans la suite, il était absent durant la période où j'ai quitté le "Théâtre de la Mer". Voici les faits auxquels il n'a pas assisté. La pièce "Mohamed, prends ta valise" fut un beau succès durant sa première présentation. Par la suite, Kateb Yacine m'informa de son colloque à la Présidence de la République, où lui fut proposé le financement d'une tournée de la pièce en France, qu'il a accepté. Il me semblait étrange que le gouvernement algérien finance une pièce qui parlait de sa responsabilité dans la détérioration du douloureux et humiliant problème de l'émigration des travailleurs algériens en France. Mais voilà que Yacine me propose un changement dans la pièce: il s'agit de faire porter la responsabilité du phénomème migratoire non plus sur l'incapacité du gouvernement algérien, mais sur les "séquelles du colonialisme"! C'était faux, d'autant plus que nous avions évoqué le contre-exemple du Viet Nam du Nord qui, sans disposer de richesses comme le pétrole et le gaz algérien, non seulement n'a pas laissé s'aggraver l'émigration de ses travailleurs vers l'ex-puissance coloniale, mais l'a au contraire complètement éliminée. J'ai donc exprimé ma totale opposition à ce changement de texte dans la pièce. Et ce fut le conflit entre moi et Yacine. Dans le respect des Statuts de la compagnie, rédigés par moi à sa fondation, j'ai convoqué une réunion des membres de la troupe. A ma surprise, à l'exception d'une seule personne, tous les membres de la troupe présents, engagés et formés par moi dans la compagnie, ont choisi la position de Yacine. J'ai par conséquent abandonné la compagnie que j'avais fondée et fait croître, préférant le respect de la vérité des faits, et le principe de fonctionnement de la compagnie, rédigé par moi, à la gloire d'une tournée en France financée par le gouvernement algérien. Pour avoir, à ce propos, une idée et pouvoir apprécier le type de vision et de langage de Kateb Yacine, on peut lire l'interview qu'il a donnée au quotidien "Le Monde" du 11 septembre 1975. Elle se commente d'elle-même, pour qui refuse la phraséologie démagogique et opportuniste qui se cache derrière la dénonciation du soit-disant "gauchisme" et le mépris de la "jeunesse" comme indicateur d'ignorance.
2) Le problème n'était pas seulement le dialecte. Depuis sa fondation, le Théâtre de la Mer proposait ses pièces en dialecte. Etant de formation parfaitement bi-lingue, française et arabe classique, je n'avais pas de complexe pour préférer la langue arabe classique, et je connaissais assez le public populaire algérien pour savoir combien il était démagogique et vain de lui proposer une pièce dans une langue qu'il ne connaissait pas. Sans parler du maître Kaki qui avait déjà merveilleusement démontré combien le dialecte bien maîtrisé était l'unique solution. D'autre part, en plus du dialecte, le Théâtre de la Mer pratiquait une forme scénique qui s'inspirait directement de la "halqa" (forme scénique des troubadours algériens des places publiques), ce qui rendait encore davantage sensible et réceptif le public populaire, aussi bien que le public dit intellectuel. C'est ainsi que j'ai monté la première version de "Mohamed, prends ta valise".
3) En réalité, ce fut Ali Zaamoum, garant du financement de la troupe, à travers le Ministère du Travail, dirigé alors par un homme de gauche, qui m'avait proposé d'accepter de travailler avec Yacine. Je n'étais pas enthousiaste, n'aimant ni le contenu ni la forme théâtrale des oeuvres de Yacine. Pour le comprendre, il suffit de les comparer à celles de Kaki, que je considérais l'exemple duquel s'inspirer. Mais ma crainte fondée, étant donné les liens d'amitié entre Yacine et Zamoum, de voir ce dernier mettre fin au financement de la troupe, m'a porté à accepter la collaboration avec Yacine, principalement parce que ce dernier acceptait mon style de travail théâtral. De toute évidence, comme l'affirme Hebieb, c'était moi qui lui "tendait la perche". J'étais un jeune auteur dont le succès populaire était indiscutable, malgré les faibles moyens disponibles, et lui venait d'un cuisant échec, malgré son nom et le soutien consistant du Théâtre National d'Alger. J'ajoute que, presque au même moment et sur le même thème de la lutte du peuple vietnamien contre l'agression U.S., l'oeuvre de Yacine a connu un échec certain, alors que la mienne, "La Fourmi et l'Eléphant", fut un succès indiscutable (voir l'article Sur "La Fourmi et l'Eléphant").
4) Abderrahmane Kaki était et demeure le plus grand dramaturge algérien. Il aurait fait une brillante carrière internationale si, au lieu de choisir de travailler au sein de son peuple, il s'était installé dans l'une des capitales qui fabriquent ce genre de carrière, comme New York. Je ne sais pas qui l'a affirmé, mais, hélas, je n'ai jamais eu la chance de travailler avec Kaki. J'ai seulement suivi avec passion et tellement appris en le voyant diriger les répétitions, et en voyant ses spectacles d'une part, et, d'autre part, en écoutant ses propos lors d'entretiens personnels qu'il m'a accordés. Il fut aussi celui qui m'offrit gratuitement une salle du Théâtre d'Oran qu'il dirigeait, pour la présentation de la première de mon premier spectacle en Algérie, en me faisant l'honneur d'y être présent.
5) Mon idée était, affirmée publiquement dès le départ, de former des personnes capables, dans un deuxième temps, de devenir des animateurs de compagnie sur tout le territoire national, de manière à créer un véritable et fort mouvement théâtral populaire, comme élément d'un mouvement culturel valable.
6) J'ai fait mes études secondaires au lycée "franco-musulman" de Tlemcen, conclues avec deux baccalauréats: l'un en français et l'autre en arabe.
7) Le thème en était la guerre du peuple vietnamien contre l'agression des Etats-Unis.
8) Là aussi, je ne sais pas qui l'a affirmé, mais si Alloula fut un ami, nous n'avons jamais travaillé ensemble. J'avais proposé au réalisateur de cinéma Mohammad Ifticène un scénario qui avait été accepté par la R.T.A., dans lequel Alloula devait jouer le rôle principal, mais j'ai quitté l'Algérie avant la réalisation du film. Auparavant, j'avais participé à l'adaptation télévisée de ma pièce théâtrale "La Valeur de l'Accord", puis réalisé un court-métrage de montage de scènes de guerre, qui furent projetées dans la pièce "La Fourmi et l'Eléphant".
9) De la compagnie, rédigée par moi, puis discutée et adoptée par les membres de la compagnie.
10) Cela est vrai puisque la deuxième version ne différait de celle que j'avais montée que par les modifications de texte, qui faisaient passer la responsabilité du phénomème migratoire de la gestion du gouverment algérien aux "séquelles du colonialisme". Et l'écriture fut effectivement collective: Yacine proposait des textes que je mettais en scène au fur et à mesure pour en évaluer la validité théâtrale, et souvent, je demandais des changements qu'il acceptait toujours. Cela demanda beaucoup de temps effectivement, Yacine n'ayant pas d'expérience du genre de théâtre que je pratiquais (pour s'en rendre compte, il suffit de comparer ses pièces précédentes avec "Mohamed, prends ta valise"). Il est cependant vrai que, ayant quitté la compagnie de mon propre chef, j'avais demandé d'effacer mon nom comme réalisateur de la deuxième version de la pièce, qui devait aller en France, car je refusais de cautionner une pièce à mes yeux démagogique, opportuniste et contraire à la vérité des faits. Malheureusement, ma décision ne fut pas respectée, tout au moins durant la tournée de la pièce en France. Je l'ai su par des amis en France qui, me connaissant bien, s'étonnaient de voir mon nom comme réalisateur d'une pièce qui, bien que fidèle à mon style particulier de théâtre, était visiblement inacceptable sur le plan de la vérité factuelle.
11) Plus exactement, je refusais de voir, depuis et seulement depuis l'acceptation de Yacine dans la troupe (il s'est mis à vivre avec nous, en communauté), les acteurs arriver aux répétitions saoûls ou sous l'effet de trop de hashich, ce qui les rendaient inaptes au travail. Ce fut le premier sérieux et insurmontable conflit entre moi et Yacine, lequel avait porté certains des acteurs (ceux dont la personnalité était la plus malléable), à prendre malheureusement plaisir à l'imiter. Il m'était impossible de mettre fin à la collaboration avec Yacine, que j'aurais voulue, par crainte que Zaamoum mette fin au financement de la troupe. En cela j'ai fait preuve d'opportunisme et j'ai eu tort. Il était plus juste, selon mon éthique, de renoncer au financement de la compagnie et conserver l'indépendance artistique.
12) Ce jour-là, il y eut seulement une vive altercation, justement parce que Yacine et certains acteurs visiblement s'ennivraient au point de ne pas avoir un comportement correct sur le plan professionnel. Quand à la rupture, elle s'est opérée comme signalé au point 1.
13) Le travail que j'ai effectué en Algérie a eu néanmoins, les propos de Hebieb en sont une preuve, ses fruits pour ceux auxquels il était destiné.